La saison actuelle est propice à la production de rapports développement durable dans les entreprises s’adaptant au Grenelle II. Le dépôt de plainte en justice contre Samsung et Schneider Electric par des ONG "pour pratique commerciale trompeuse" vient rappeler à toute entreprise la vigilance indispensable pour traiter l’exercice avec sérieux, transparence et humilité.

La plainte déposée par des associations contre Samsung et Schneider Electric pour "pratique commerciale trompeuse" par Sherpa, Peuples solidaires et Indecosa-CGT est une démarche intéressante qui vient rappeler l’affaire Nike/Kamsky il y a 10 ans en Californie. Les rapports développement durable sont analysés, scrutés et jugés par des lecteurs toujours plus experts.

Les rapports développement durable : un "outil marketing" ?

L'association de consommateurs Indecosa-CGT, qui a porté plainte contre les deux multinationales estime que "ces entreprises ne considèrent la RSE que comme un outil marketing de compétitivité". Il s’agirait donc de montrer son plus beau profil aux experts intéressés par la lecture des rapports de développement durable.

J’ai travaillé sur une centaine de rapports de développement durable depuis une bonne dizaine d’années, en France, en Europe, aux États-Unis, au Brésil ou en Asie. J’ai toujours été positivement étonné par la professionnalisation de l’exercice, et la capacité de nombreuses entreprises à faire l’effort de fournir de l’information toujours plus fiable et transparente. Toutefois, en discussion avec nombre de parties prenantes, experts et étudiants, j’ai toujours eu affaire à de nombreux commentaires sceptiques sur la pertinence de ces rapports, chargés de bonnes volontés et d’informations positives et occultant trop souvent des sujets essentiels.

J’en suis arrivé à une conclusion simple : était-ce mieux "avant" ? Je me souviens des rapports de citoyenneté de quelques entreprises dans les années 1990. La loi NRE, et plus récemment le Grenelle II, mais également les très nombreuses initiatives internationales comme la Global Reporting Initiative, le GHG Protocol ou des lois comme Sarbanes-Oxley ou Dodd-Frank aux États-Unis ont considérablement normalisé et standardisé la qualité de l’information fournie dans ces rapports. Le formidable développement d’Internet et des médias sociaux permet également aujourd’hui de croiser de plus en plus facilement l’information fournie par une entreprise avec le point de vue de communautés d’experts ou de parties prenantes pertinentes : il devient difficile de disséminer des allégations susceptibles d’être facilement contredites en deux clics sur le web…

  • Verre à moitié plein : la triple pression réglementaire, l’émulation créée par la dynamique de parties prenantes questionnant les rapports et le formidable développement des médias sociaux permettent d’accéder aujourd’hui à de l’information extra financière de bien meilleure qualité que ce qui existait il y a 10 ou 15 ans.
  • Verre à moitié vide : toutefois, les plaintes déposées (et sans jugement sur le fond) rappellent combien la vigilance doit rester de mise ; à quel point nous parlons avec la RSE d’une discipline jeune : l’information extra financière rendue publique peut s’améliorer pour continuer à gagner en pertinence et crédibilité

Entreprises : 10 questions à se poser

Comment nourrir une démarche de reporting développement durable qui soit crédible et pertinente ? Pour rédiger un rapport de développement durable créant de la confiance et servant de vecteur de dialogue, voici plusieurs questions à se poser :

  1. Un rapport de développement durable est un outil de dialogue. En somme, ce qui en fait fondamentalement la différence avec un spot publicitaire, c’est qu’un bon rapport de développement durable doit présenter une démarche de manière humble, révélant que l’entreprise a une maturité suffisante pour comprendre les principaux défis sociaux, sociétaux et environnementaux auxquels elle doit faire face, sans pour autant tenter de faire croire qu’elle a la parfaite maîtrise des solutions. Le rapport développement durable est un outil permettant de partager une démarche pour l’offrir à la critique constructive de communautés d’experts.
  2. Identification de sujets prioritaires. Au-delà d’une longue collection d’initiatives allant dans tous les sens, le rapport de développement durable doit présenter les sujets que l’entreprise entend traiter en priorité du fait de sa capacité d’influence sur ces risques et opportunités majeurs. Cette démarche est souvent appelée "matérialité", et devient extrêmement généralisée. Le rapport doit fournir de l’information permettant de comprendre le processus consultatif multipartite qui a permis d’établir les enjeux prioritaires, de manière notamment à éviter tout processus trop consanguin et n’utilisant pas le levier d’intelligence collective offerte par une consultation multipartite.
  3. Une vision tournée vers l’avenir croisée avec de l’information passée. Un bon rapport de développement durable doit permettre de comprendre une vision proactive et ambitieuse, résolument tournée vers le futur, appuyée par des objectifs RSE projetant l’entreprise vers 2015, 2020 voire 2025. La fourniture d’un reporting permettant d’analyser les performances sur l’année 2012 (et antérieurement) doit permettre de crédibiliser la réalisation de la vision future : est-ce que l’entreprise est sur une bonne trajectoire d’amélioration ? Qu’a-t-elle pu apprendre des initiatives passées, lui permettant ainsi d’affiner son atteinte d’objectifs futurs ?
  4. Le reporting fournit-il de l’information détaillée concernant aussi bien les politiques que leur mise en pratique, le retour d’expérience et correctifs apportés ? Il est par exemple utile de savoir qu’il y a, par exemple, un code de conduite, ou bien une politique anticorruption. C’est aussi essentiel de comprendre comment ces processus sont mis en application, les difficultés opérationnelles rencontrées, les incidents et les correctifs mis en place pour réduire des risques ou améliorer la diffusion et l’adoption des pratiques dans l’organisation.
  5. Le reporting fournit-il des données couvrant un périmètre d’ensemble, ou se concentre-t-il sur de l’information anecdotique ? C’est toujours intéressant de découvrir une étude de cas, ou bien un projet pilote. Il est alors essentiel de comprendre en quoi une étude de cas est illustrative d’une démarche d’ensemble, ou bien correspond simplement à une initiative locale et pilote. Le cas échéant, il est essentiel de comprendre pour autant les démarches envisagées permettant de généraliser un projet pilote dans une organisation.
  6. Est-ce que l’information fournie par l’entreprise est présentée de manière à faciliter la comparaison avec d’autres entreprises ? La Global Reporting Initiative, mais également les indicateurs proposés par le Grenelle II offrent des référentiels utiles pour fournir de l’information comparable.
  7. Le reporting comprend-il des bonnes nouvelles aussi bien que des mauvaises nouvelles ? C’est un point toujours difficile, mais essentiel pour crédibiliser une démarche de reporting. Personne dans le milieu de la RSE ne s’attend franchement à trouver des entreprises maîtrisant parfaitement des sujets complexes. Bien au contraire, si le rapport de développement durable doit jouer son rôle d’outil de dialogue, il est de la responsabilité de l’entreprise de partager des difficultés et d’encourager les experts lecteurs à apporter des idées, des critiques constructives permettant d’aider l’entreprise à progresser sur des sujets souvent réellement épineux.
  8. Le reporting développement durable proposé communique-t-il avec les éléments publiquement disponibles de l’entreprise traitant de la stratégie d’ensemble et du reporting financier ? C’est toujours étonnant d’avoir un rapport de développement durable, évoquant, à titre d’exemple, combien l’effort en matière de R&D pour des technologies propres est essentiel ; et lorsqu’on étudie l’information fournie par la même entreprise en matière de R&D, on ne trouve pas une ligne sur les énergies propres.  Si le développement durable est bien une thématique stratégique pour l’entreprise, alors le rapport dédié doit présenter une information cohérente avec ce que les autres unités fonctionnelles (ressources humaines, finance, R&D…) ont à partager. Sinon, il y a une dissonance qui élève des soupçons…
  9. Le rapport développement durable utilise-t-il les fonctionnalités offertes par Internet (accès granulaire à l’information, médias sociaux…) ? Le concept du rapport PDF qui est un copié/collé du contenu web du rapport développement durable est complètement dépassé. Une bonne démarche de rapport développement durable doit utiliser les fonctionnalités du web pour concentrer sur un PDF de l’information essentielle, relativement permanente et stratégique (métier, enjeux prioritaires, vision et objectifs, indicateurs clefs de performance…), tandis que l’interface web doit permettre d’accéder à de l’information complémentaire pour celui désireux d’approfondir un sujet (téléchargement d’informations complémentaires, sites web thématiques…), engager le dialogue via un blog, croiser le regard (non censuré, mais éventuellement modéré) porté par des parties prenantes…
  10. Le regard croisé non censuré de parties prenantes sur les sujets. Donner la parole, même si elle est très critique, à des acteurs qui ont leur propre vision sur les sujets abordés par le rapport de développement durable, c’est s’approcher de la vérité et de sa complexité multifacette, c’est ouvrir le dialogue, c’est impulser le type de dynamique collective nécessaire pour trouver les solutions pertinentes. Je reste par exemple encore trop souvent étonné par l’absence d’une voix syndicale sur les questions sociales.

C’est en travaillant activement sur ces principes que les entreprises peuvent éviter tout risque d’accusation de pratiques trompeuses. Outil de dialogue, le rapport de développement durable est crédibilisé par sa capacité à démontrer un besoin d’intelligence collective, permettant de traiter des sujets complexes, portés par une démarche humble et constructive impulsée par l’entreprise avec les réseaux d’experts et de personnes concernées (ou leurs représentants).