Croissance et optimisme soutenu chez les émergents, marasme et déprime constante chez les autres : facile de choisir de prime abord

J’étais à Berlin la semaine dernière pour rencontrer des autorités publiques fédérales, des fondations et des entreprises allemandes. Même constat pour tous : ça ne va pas en Europe, et les Allemands, seuls, n’arriveront à rien. Intéressant. Je croyais que les Allemands avaient un peu plus le moral que les Français, les Anglais ou les Espagnols. Il n’en est rien.

En discussion régulière avec des entreprises, des collègues et d’autres acteurs du développement durable au Brésil, au Moyen-Orient ou en Chine, le contraste est saisissant : des taux de pauvreté qui fondent au soleil depuis 10 ans, de la croissance et des projets pharaoniques partout. Il y a le monde des “développés dépressifs” qui côtoie le monde des “émergents sûrs de leur avenir et fiers de leurs racines”. Une belle revanche du sud sur le nord. La tentation d’enterrer les économies occidentales est alors grande et certains prédisent même un effondrement définitif de ces “vieilles économies”. Sont-ce des visionnaires ? Pas sûr…

Le prisme du “développement durable” : une boule de cristal qui permet de garder la tête froide

Mon organisation BSR adressait il y a peu la question de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) au Moyen-Orient lors d’une discussion rassemblant différents experts (think tank, avocats, entreprises). La réflexion portait plus particulièrement sur les monarchies du Golfe persique et ces pays en plein boom économique. Un constat simple : le PIB ne fait pas tout. Sous un prisme environnemental et social, on voit des pays faisant face à des défis majeurs qui laissent dubitatifs. Quelques exemples :

  • Pas d’eau. L’eau, c’est la vie. On assiste, pour la première fois de l’ère humaine, à l’émergence d’une cité à la croissance et au développement fulgurant et cela sans eau ! En effet, selon Fahad Al-Attiya, Président du Programme de la sécurité alimentaire nationale du Qatar, le pays dispose de seulement 2 jours de réserve d’eau et désalinise la mer en brulant une quantité astronomique de pétrole.

Une solution efficace à court terme lorsque les réserves sont importantes, mais dont les limites sont évidentes. La consommation domestique de gaz croît de 40 % et celle du pétrole de 205 % par an. L’Émirat émet 60 tonnes de CO2 par an et par habitant. Des chiffres disproportionnés qui révèlent une position intenable sur le long terme. À ce rythme, le Qatar devra non seulement faire une croix sur ses exportations énergétiques, mais plus grave, sera incapable de subvenir à ses propres besoins.

  • Bombe démographique à retardement. Le taux de chômage dans la région est très élevé (30 à 40 % si on se limite aux Saoudiens en Arabie Saoudite). La création d’emplois dans la fonction publique couplée au désintérêt pour les emplois dans les fonctions économiques productives fabrique un système en pleine fuite en avant, dans lequel les États se voient obligés de privilégier la dépense publique au détriment d’investissements permettant de gérer l’après-pétrole.

Si les monarchies du Golfe persique peuvent sembler être un cas isolé et unique, il n’en est rien et le même schéma s’applique à d’autres économies des pays émergents. Que ce soit en Inde, au Brésil ou en Russie les problématiques diffèrent, mais le dénominateur commun reste un dysfonctionnement structurel souvent incompressible : par exemple, l’absence de main-d’œuvre qualifiée au Brésil ainsi que les niveaux élevés de corruption en font une destination risquée pour y investir dans les infrastructures. Le niveau de pollution à Pékin est tel que l’attractivité de la ville est nulle et rend les investissements internationaux difficiles.

Pas besoin d’une boule de cristal pour s’interroger sur la durabilité du développement de ses économies, tempérer les ardeurs, et analyser avec sérieux les investissements effectués dans ces économies.

La vieille Europe : des fondamentaux solides

Par contraste, si la France et d’ailleurs l’Europe en général est tirée dans une spirale dangereuse alliant croissance nulle durable, chômage élevé tenace et dégradation environnementale intenable, elle reste toutefois assise sur des fondamentaux qui représentent autant d’actifs précieux à mettre dans la balance d’un monde en mutation et la compétition économique acerbe qui se profile jour après jour :

  • Une population très bien éduquée.
  • Des institutions qui ne fonctionnent pas si mal que cela (police, justice).
  • Des infrastructures de qualité.
  • Un consensus toujours croissant de l’idée que les impératifs écologiques doivent être factorisés dans les nouveaux relais de croissances et de développement.

Certes, il faut regarder froidement et sans aucun satisfecit des économies européennes incapables de se réformer, de créer de l’emploi et d’assurer un avenir à ses jeunes. Mais au lieu de regarder cela avec défaitisme, il faut au contraire peser aussi les atouts dont nous disposons et sur lesquels bâtir un modèle de développement durable et compétitif.