Existe-t-il un modèle français de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE) ? Quelles sont ses forces, ses faiblesses, ses pratiques les plus inspirantes ? Est-il innovant et audacieux ? Trop normatif ? Comment est-il vécu par les entreprises françaises et étrangères ayant des intérêts en France ? Plusieurs pistes de réflexion.

Curiosité à l’international

Des discussions tenues en France et visant à légiférer sur des sujets RSE concrets ont généré de nombreuses questions. Par exemple :

  • La taxe carbone,
  • L’initiative d’affichage environnemental sur les produits de grande consommation,
  • Certains indicateurs portés dans l’article 225 en matière de reporting (mesures prises pour s’adapter aux changements climatiques, pour réduire les risques de corruption…),
  • La loi relative à la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance et à l’égalité professionnelle.

À l’évidence, il existe en France un débat, une vitalité, une qualité de réflexion qui détonnent avec la morosité ambiante dont nombre d’acteurs français n’ont pas forcément conscience au quotidien. Le débat en France a participé à poser de bonnes questions d’intérêt pour toute une communauté de décideurs économiques, à l’international également.

Avant tout européenne et mondialisée

Mais la RSE reste avant tout une démarche tournée vers les entreprises. Les entreprises sont de plain-pied dans la mondialisation. Des chercheurs comme Walter W. Powell et Paul J. Di Maggio analysaient, il y a déjà plus de trente ans, le phénomène de convergence de comportements (isomorphisme institutionnel) entre des organisations appartenant à un même champ. Dans un contexte de mondialisation, cela veut dire qu’avant de faire de la RSE "à la française", les pratiques des entreprises françaises en matière de RSE tendent à converger selon des standards et des attentes internationales structurées autour de pressions de différentes natures :

  • Pression réglementaire européenne et internationale : le droit européen façonne progressivement des pratiques similaires partout en Europe. REACH est un bon exemple. Certaines lois impactent l’ensemble de la chaîne de sous-traitance et façonnent ainsi les pratiques de par le monde. Le "Bribery Act" au Royaume-Uni (anti-corruption) ou le Dodd-Franck Act américain (traçabilité des minéraux issus de la région des Grands Lacs en Afrique) sont de bons exemples également.
  • Pression des parties prenantes : les exigences des agences de notations (Dow Jones Sustainability Index), et les initiatives bénéficiant d’une très forte capacité d’influence (Carbon Disclosure Project par exemple) permettent aussi de définir des comportements similaires de par le monde.
  • Enfin, les efforts multipartites de standardisation des procédures définissent également des pratiques communes. Le GHG protocole et la Global Reporting Initiative standardisent ainsi les indicateurs de reporting, l’ISO 26000 permet de s’accorder sur des définitions, les Principes Directeurs des Nations Unies dédiés aux entreprises en matière de respect des droits de l’Homme organisent des attentes partagées sur ces questions.

Sur cette base-là, Robin Degron, dans son livre "La France, bonne élève du développement durable ?" positionne la France comme un élève moyen au bilan contrasté, dont la performance reste principalement due à ses engagements européens.

Sortir de la crise "par le haut"

En fait, c’est bien grâce à une approche métissée que la RSE à la française se revigore. Issue d’un "terreau", elle s’ancre dans des cultures managériales locales, et c’est indispensable pour être appropriée par les décideurs français.

Par exemple, il y a une assez forte culture de la gestion par la qualité et les processus dans les approches de la RSE. Cela s’explique en partie par le profil des responsables (1/3 des directeurs développement durable du SBF120 viennent d’une fonction QHSE), et un fort intérêt pour l’ISO 26000, qui n’est pas forcément partagé partout à l’international de manière évidente…

Reste alors trois éléments inquiétants à traiter d’urgence :

  • Si la RSE "à la française" aime bien mettre l’accent sur des approches normatives internationales, il est alors urgent d’investir bien plus largement l’espace international portant sur ces questions. Le récent rapport Revel montre l’insuffisance de la voix de la France dans les négociations internationales traitant des questions de normalisation.
  • Si les acteurs économiques en France en sont encore à trop se questionner sur la valeur ajoutée d’une démarche RSE, comme j’ai pu encore l’entendre largement lors d’un récent colloque, alors il est peut-être urgent de regarder ce qu’il se fait notamment au Japon avec l’exemple Toshiba ou de nombreuses grandes entreprises japonaises, où il est courant de trouver de l’information permettant de faire le lien entre la performance RSE d’un produit et le bénéfice client espéré s’y associant. Les Allemands font de même en essayant de renforcer le concept du "made in Germany", perçu comme un gage de qualité à l’export, avec une plus forte teinte RSE à l’avenir.
  • Enfin, les pays émergents se mettent aussi à la RSE. Ce sont pourtant nos clients d’aujourd’hui et nos concurrents de demain.

Face à la crise et les difficultés des entreprises françaises actuellement, la RSE "made in France" fait partie des solutions pour sortir par le haut. Les Japonais dont l’économie est en difficulté depuis tant d’années investissent dans la RSE. Les Allemands pensent que la RSE est un levier de maintien de compétitivité à l’export de leurs produits.

Pourquoi pas les entreprises françaises ? Peut-être parce que la qualité du dialogue entre les pouvoirs publics et les entreprises est globalement meilleure en Allemagne et au Japon qu’en France ? On peut toujours dire que l’herbe est plus verte dans le pré du voisin…